Accrochez-vous : c'est un peu long…

Un Voyage immobile


J’aime cet oxymore. Je l’avais vu passer dans un article sur les cabinets de curiosité, à l’époque où nous travaillions au spectacle éponyme. Il est revenu dans notre communication autour du Jeu des amants, une soirée interactive où nous faisons voyager des équipes de joueurs sur une carte imaginaire du Royaume d’Amour.



Cette idée de voyage immobile, si elle peut s’appliquer à bien des activités de l’esprit, constitue une jolie métaphore des effets de l’imagination qui – entre autres choses agréables ou désagréables, bonnes ou mauvaises, utiles ou inutiles, constructives ou désastreuses – nous permet de concevoir des concerts, des spectacles, des événements…

Ceux qui suivent un peu les réseaux sociaux ou qui ont le malheur d’avoir leur adresse dans l’un de nos fichiers verront bien où je veux en venir. Il s’agit d’un tout nouveau projet, puisqu’il date très précisément du 2 octobre dernier, jour où j’enchaînai un rendez-vous avec Mireille Larroche – femme de théâtre, créatrice de la Péniche-Opéra – avec un déjeuner en compagnie de Jean-Philippe Mazzia, directeur de théâtre. Depuis ce jour-là, tout est allé très vite, dans ma tête d’abord, puis dans celle des collègues et amis que j’ai embarqués dans l’aventure.

« Embarqués » est ici le mot juste, aussi bien au figuré qu’au propre, car toute cette fine équipe de collaborateurs se trouvera réunie dès les 1, 2 et 3 décembre prochains sur la péniche Adélaïde :
Olga Pitarch et Francisco Mañalich, membres de l’unité d’élite de Faenza
Alexandre Verbrugghe, notre administrateur
Benjamin Martineau, notre éclairagiste
Mireille Larroche, la marraine du projet
Daniel Michel, notre coach ès-péniches
Jean-Philippe Mazzia, notre premier programmateur
Benoît Roux, notre graphiste
Aurélien Goulet, notre web-master
Vous surtout, cher public, « sans qui ces spectacles ne pourraient avoir lieu »[1] !

– Pourquoi une péniche ?
– Mais parce qu’il ne pouvait en être autrement !
– Pourquoi l’Adélaïde ?
– Mais parce qu’il ne pouvait s’agir que d’elle !

Expliquons-nous.

Voilà des années que je me pose la question des conditions d’écoute de la musique ancienne. Mes premières expériences d’auditeur et d’aficionado, je les ai faites dans les années 70, où je passais des heures à écouter, au casque, les disques de Gustav Leonhardt, Franz Brüggen, Jordi Savall, etc. Je me souviens très nettement du jour où je me suis enfin offert un vrai concert en live. Gustav Leonhardt jouait dans une grande église parisienne et j’attendais beaucoup de cette soirée : j’allais enfin pouvoir entendre un clavecin « en vrai » !

Que pensez-vous que ressentit alors l’adolescent mélomane passionné de musique ancienne ? La déception la plus grande, bien entendu ! Que voulez-vous qu’un clavecin entendu depuis dix-septième rang dans une église immense (et derrière des gens qui toussent) apporte de plus, en matière de frisson et d’élévation, que l’écoute religieuse de la même musique que je faisais chez moi, dans la solitude, une fois calmée l’agitation d’une maison trop peuplée à mon goût ?

Inversement, à la même époque, l’un de mes meilleurs souvenirs d’auditeur reste celui que je partage avec mon ami Hugo Reyne (lui aussi âgé de quinze ans à l’époque) : un récital de luth que ni l’un ni l’autre n’avons oublié après toutes ces années, non tant à cause du jeu de l’interprète – qui ne soutenait certainement pas la comparaison avec le grand Leonhardt – que par la disposition intimiste du lieu.

Dernière anecdote, avant d’en tirer les conclusions qui s’imposent (et que certains lecteurs pressentent déjà) : il y a quelques années, à Rome, j’eus la bonne fortune d’être invité au palais Farnèse pour y écouter un grand maître du luth, qui y donnait un programme de musique de la Renaissance. Les organisateurs avaient choisi d’installer le musicien au beau milieu du Salon d’Hercule, la salle la plus imposante du palais avec sa hauteur de plafond à 18 mètres… Pour tout arranger, on l’avait installé sur une estrade située à cinq bons mètres du premier rang, sacrifiant ainsi aux fantômes des anciens habitants du palais les seules places convenables.

L’artiste, après avoir joué sans discontinuer pendant une petite heure (enfin, si j’en crois le mouvement que faisaient ses doigts sur le manche, puisqu’on l’entendait à peine) prit soin d’expliquer aux quelques admirateurs venus lui parler à la fin de sa prestation que, selon les anciens, le nombre idéal de spectateurs pour un concert de luth ne devait pas dépasser… celui des doigts de la main ! La boutade d’initiés était censée nous faire rire : elle me mit hors de moi. Cohérence, quand tu ne nous tiens pas …

Alors, mes conclusions, les voici, car l’heure tourne :

Le renouveau de la musique ancienne, qui prit de l’ampleur dans les années 70, focalisait son attention sur la facture et la technique instrumentales. On parlait de musique « sur instruments anciens » pour désigner ce mouvement. On se posait aussi quelques questions assez sommaires sur la technique vocale et on y répondait en général en évitant autant que possible les voix au vibrato trop marqué. Mais qui réfléchissait aux conditions d’exécution de la musique ? Combien des férus d’authenticité qui avaient alors pignon sur disque se posaient la question de savoir s’il était authentique de donner un récital de clavecin dans une église ? Combien se demandaient s’il était authentique de réaliser les beaux enregistrements qui permirent à leur pratique de se populariser, alors même qu’ils refusaient avec indignation l’usage de l’amplification, même si les salles de concert où ils se produisaient était parfaitement inadaptées à leurs instruments ?

Je ne suis pas féru d’authenticité, en tous cas pas de celle, fétichiste, qui reposerait sur l’obligation d’utiliser des instruments anciens pour jouer vrai. S’il existe une authenticité dans l’interprétation des musiques anciennes, elle réside beaucoup plus, selon moi, dans la compréhension du phrasé, de l’ornementation, de l’écriture, des équilibres sonores – toutes choses qui peuvent être réalisées avec un quatuor de clarinettes ou un groupe de rock – ainsi que dans la recherche de conditions d’exécution adaptées aux musiques que l’on joue.

Si des formes baroques comme l’opéra, l’oratorio ou le concerto, peuvent être données sans réflexion particulière dans des salles de concert traditionnelles et des églises, il n’en va pas de même pour des formes plus intimistes, qui demandent qu’on se penche non seulement sur des questions acoustiques et architecturales mais aussi sur des problématiques socio-culturelles comme la convivialité et l’interactivité.

Ces musiques que nous défendons avec Faenza – air sérieux, air de cour, pièces de luth, madrigaux… – sont nées dans des salons (on parlait à l’époque de ruelles ou d’assemblées), des académies, des cabarets, bref, dans des lieux de convivialité où non seulement les artistes et les spectateurs partageaient le même espace, mais où la musique n’était pas le seul ornement de soirées où se mêlaient poésie, théâtre, jeux de société et, surtout, plaisirs de la conversation.

C’est dans ce contexte culturel et sociologique que se sont développés les instruments délicats et les voix raffinées qui, tels les dinosaures après la chute d’un astéroïde géant, n’ont pas survécu à la généralisation des concerts publics, auxquels ils étaient rien moins qu’adaptés. Ces beaux mais fragiles instruments anciens – et la musique qu’ils portent – seraient restés silencieux pour l’éternité si une merveille technologique née au XXe siècle n’était venue les ressusciter. Ce n’est pas la musicologie qui a déclenché le renouveau de la musique ancienne : c’est le vinyle !

Le disque, en effet a proprement réinventé la musique de salon. Par le détour inattendu d’une astuce technique, le quidam lambda que j’étais pouvait – comme l’aurait fait un aristocrate de l’Ancien Régime, mais à moindres frais – s’offrir les services personnels de plusieurs virtuoses et s’en emplir les oreilles, comme le firent les auditeurs de Francesco da Milano en plein XVIe siècle, à l’issue d’un banquet décrit par Pontus de Tyard :

“Il n'eut pas esmu l'air de trois pinçades, qu'il rompit les discours commencez entre les uns & les autres, & les ayant contreint tourner visage, là par où il estoit, il continue avec si ravissante industrie, que peu à peu faisant par une sienne divine façon de toucher, mourir les cordes sous ses dois, il transporte tous ceus qui l'escoutoient en une si gracieuses melancolie, que l'un, apuiant sa teste en la main soutenue du coude, l'autre, estendu de ses membres qui, d'une bouche entr'ouverte & des yeux plus qu'à demi desclos se clouent (eust on jugé) aus cordes, & qui d'un menton tombé sur la poitrine, desguisant son visage de la plus triste taciturnité qu'on vit onques, demeuroient privez de tout sentiment, hormis de l'ouïe, comme si l'ame ayant abandonné tous les sieges sensibles se fut retirée au bord des oreilles, pour jouir plus à son aise de si ravissante symphonie...”

« Au bord des oreilles », comme au bord de l’eau, il y a donc quelque chose à trouver pour ressentir avec intensité les musiques d’intimité d’un temps qui nous semble bien éloigné mais qui ne l’est peut-être pas tant que cela.

[1] Citation de Polichinelle et Orphée aux Enfers, ensemble Faenza.


« Mais que diable allaient-ils faire dans cette péniche ? »

Voilà pourquoi nous travaillons depuis des années à remplacer le terme de spectateur par celui d’invité, à inventer des soirées conviviales et interactives où le public se sente chez soi, à repenser l’espace de la représentation, presque partout organisé pour accueillir des concerts et des spectacles frontaux, rarement adaptés aux musiques qu’on y programme. Pour cela, il nous a fallu bousculer un peu partout – en douceur, rassurez-vous – les habitudes établies. Combien de chaises et de praticables n’avons-nous pas déplacés, dans les lieux les plus divers, pour y créer, le temps d’une soirée, un espace de convivialité ?

Un peu las de devoir recréer partout, avec plus ou moins de succès, les conditions idéales d’écoute dont nos musiques ont besoin, je rêvais de pouvoir investir un lieu qui fût à notre disposition sur un temps long (à défaut de pouvoir être à nous) afin de l’agencer, de le penser, de le décorer, de l’habiter et de le faire vivre de façon à ce qu’il constitue le meilleur écrin possible pour les joyaux qu’il nous arrive parfois de mettre au jour grâce à l’aide précieuse de nos amis musicologues et chercheurs.

Je frappai à quelques portes près de l’endroit où j’habite – puisque mon idée se prêtait au concept du kilomètre zéro cher aux écologistes – dans l’espoir que quelqu’un s’intéressant à ce projet parvienne à débloquer quelques fonds ou à nous prêter un local pour expérimenter une petite utopie à laquelle je donnai le nom plaisant d’Esperluette, qui désigne ce joli signe de liaison, tout en courbes baroques, aujourd’hui quelque peu tombé en désuétude : &.

On me découragea gentiment : « Vous savez, ici à V., on a vraiment un gros problème de place. Le Château, voyez-vous… » Oh oui, je le voyais bien, le Château, traversé journellement au pas de course par des hordes de touristes pressés ! Et bien, je peux dire aujourd’hui que je suis heureux d’avoir été envoyé ainsi balader, car l’idée qui m’est venue il y a un mois en discutant avec Mireille Larroche sur la Péniche Adélaïde est bien celle d’une balade d’un genre particulier : la balade sans fin d’un Salon Itinérant sur les voies navigables du Grand Est, cette immense région traversée de fleuves, de canaux, de rivières, où la plupart des villes où nous avons joué ces dix dernières années ont les pieds dans l’eau par la force des choses, puisqu’elles se sont développées et enrichies grâce à la navigation des bateaux chargés à ras-bord de matières premières, de marchandises, de produits de la culture – dans tous les sens du terme – qui circulaient sur leurs rives.

Ces voies d’eau qui étaient sous mes yeux depuis dix ans à Rethel, à Sedan, à Givet, à Fumay, à Charleville, à Châlons, à Chaumont, à Troyes, à Mulhouse, à Strasbourg, à Vitry-le-François, à Auxerre, à Château-Thierry, à Epinal… je me rends compte que je ne les avais jamais vraiment regardées et encore moins comprises.

Maintenant que ce projet de Salon Itinérant est lancé, je ne vois plus qu’elles, je ne pense plus qu’à elles, et je rêve d’y faire voyager non seulement nos productions intimistes et conviviales mais aussi celles de compagnies qui partagent le même désir d’inventer ou de ré-inventer d’autres formes de représentation.

Je suis impatient de découvrir autrement ces paysages de l’Est, en y voyageant lentement, en prenant encore plus le temps de faire ce que nous faisons déjà depuis que nous sommes implantés dans ce qu’on nomme aujourd’hui joliment Grand Est : rencontrer les gens et partager avec eux les répertoires et les pratiques qui nous tiennent à cœur.

Nous serons ainsi peut-être en mesure de redonner de la noblesse au terme de commerce qui, au XVIIe siècle, signifiait aussi « correspondance, communication, échange, liaison, union, société, fréquentation… ».

 

  

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