Ave Cezary !

La musique ancienne... pour les nuls ?

 
C’est à chaque fois un plaisir de retrouver Cezary Zych qui, contre vents et marées, organise chaque année nombre d’événements musicaux en Pologne (vous savez ? ce petit pays d’Europe où les femmes manifestent actuellement pour que le droit à l’avortement ne leur soit pas retiré ...). Toujours moqueur, il me disait lire avec plaisir mes prises de position « politiques » dans certaines des newsletters de Faenza. Elles sont bien rares, à vrai dire, ces prises de position, et surtout fort peu politiques – car voilà une notion qui n’occupe qu’une place minime dans ma vie – mais, vues de Pologne où la prise de parole publique n’a pas le même statut qu’en France, elles paraissent visiblement à la fois exotiques et follement amusantes.

Alors, pour avoir de nouveau le plaisir de faire rire Cezary à mes dépens, je sortirai une fois de plus de la stricte promotion des activités de Faenza – encore que tout peut être « vendeur » par les temps qui courent : un physique avantageux (j’ai malheureusement passé l’âge), quelques réflexions philanthropiques, un look original (je suis en train de tenter la barbe façon Jean Rondeau), etc. – pour brasser quelques idées sur notre métier de musicien.

Cela tombe bien, car j’ai lu ceci il y a quelques jours sur un réseau social bien connu, en référence à une publication du festival "Le Classique c’est pour les vieux" (titre fort bien trouvé !) :

« Il faudrait aussi " La musique ancienne pour les nuls " quand on voit le public inspecter le clavecin après les concerts ... comme une soucoupe volante ... et regarder s'il n'y a pas un bonhomme vert à l'intérieur avant de faire une photo ... pour la viole ils pensent que c'est un violoncelle ... que faire avec un tel public ! »

Que faire avec un tel public d’ignorants, en effet ? Et bien rester chez soi, peut-être, et y inviter des amis parisiens qui sauront, eux, faire la différence entre une viole de gambe et un violoncelle, et peut-être même entre un théorbe et un archiluth (même si je ne connais pas beaucoup de musiciens professionnels qui en soient capables). Ces mêmes amis parisiens auraient sans doute comme moi bien de la peine à distinguer, chez leur garagiste, leur carburateur de leur boîte de vitesse et pourtant, tout ignorants que nous sommes des choses mécaniques, nous n’avons pas moins besoin de notre voiture que le public de notre musique.
 

Alors que faire, surtout, pour répondre à la demande angoissée de cet "ami" internaute ? Et bien peut-être déjà se réjouir que des gens qui ne connaissent pas la musique ancienne viennent écouter nos concerts et soient suffisamment fascinés par nos instruments pour venir les regarder de près. Ensuite leur parler, leur répondre, leur montrer, leur expliquer. Bref, faire notre travail d’interprète, joli nom de métier que nous avons en commun avec les personnes qui font profession de traduire (bonjour tante Lilli !) le langage incompréhensible de nos voisins.

Allez, un peu d’auto-promotion, car je n’y puis plus tenir et que nous avons des concerts à vendre : avec Faenza, cela fait maintenant des années que nous nous produisons en dehors des circuits balisés de la musique ancienne, avec toujours autant de plaisir à rencontrer le public, à le voir, à lui parler. Tellement que j’ai maintenant du mal à travailler avec des interprètes qui le fuient, ce public, à l’issue des représentations, ou qui préfèrent ne pas l’avoir trop près ou trop visible (pratiques, les "feux de la rampe" qui vous permettent de chanter devant un trou noir et vide).

Tellement que je fais tout pour que le public soit proche, qu’il n’hésite pas à dialoguer avec nous et à nous sentir comme faisant partie d’un tout dans lequel il est inclus. Tellement que je ne me sens bien que quand je les ai rencontrés, ces gens qui sont venus nous entendre et nous voir et, pourquoi pas – soyons fous ! – nous parler.

Tellement que nous avons créé des concerts faits tout exprès pour casser cette barrière particulièrement malvenue pour faire revivre la musique baroque qu’est le rituel du concert classique : noir salle, silence complet, arrivée des artistes, applaudissements, suite des morceaux inscrits au programme entrecoupés d’applaudissements, saluts, bis, nouveaux applaudissements, retour chacun chez soi. Dans le meilleur des cas, le public le plus courageux ou le plus habitué des concerts aura osé faire le pas d’aller rencontrer l’Artiste – ce demi-Dieu doté d’un grand A – pour lui serrer la main ou lui demander la précieuse relique fétichiste qu’est l’autographe (comme adorait le faire ma mère).

Ma mère, tiens, évoquons une fois de plus sa figure, elle qui adorait justement découvrir tous ces instruments exotiques qu’elle n’avait jamais connus dans sa jeunesse : la viole de gambe, le théorbe, le cornet à bouquin (comme elle se plaisait à répéter ces noms !). Elle aimait particulièrement – je ne sais pourquoi – voir et entendre les musiciens s’accorder. N’était-ce pas justement parce que leurs petits bricolages sur leur instruments les rendaient plus humains à ses yeux ?

Oui, le public s’intéresse à nos instruments étranges, partie visible de l’iceberg de la redécouverte des musiques anciennes. Je me souviens avec un plaisir particulier des fins de concerts d’une tournée que nous avions organisée dans les Ardennes autour du Carnaval de Lully. Matthieu Boutineau avait eu la belle idée d’apporter un muselaar mère et enfant, magnifique instrument dont (honte à moi !) j’ignorais complètement l’existence avant cette production. Le public envahissait littéralement la scène à l’issue des représentations pour suivre les explications de Matthieu, qui volait régulièrement la vedette à nos théorbes et guitares baroques ... pour notre plus grand plaisir.

Alors voilà, cher ami, une partie des choses que l’on peut faire avec "un tel public" qui, je dois le reconnaître, a bien raison de chercher un martien à l’intérieur du clavecin puisqu’il a déjà eu la surprise d’en voir un en chair et en os juste devant l’instrument : ne sommes-nous pas, nous, des individus bien étranges, nous qui passons notre temps à interroger des manuscrits qui devraient dormir depuis longtemps dans des bibliothèques plutôt que de nous occuper à créer des choses nouvelles ?

Et puis, si avec toutes ces bonnes idées que je vous offre gracieusement, vous ne savez toujours pas quoi faire avec « un tel public » et bien allez donc en créer un nouveau, de public, qui soit comme vous l’aimez : cultivé, savant, sachant distinguer un contre-ténor d’une haute-contre et un tempérament mésotonique d’un pythagoricien. Allez donc dans les écoles et les collèges faire de l’action culturelle, émerveillez nos chères têtes blondes avec les trésors de la musique ancienne, montrez-leur les petits hommes verts qui se cachent l’intérieur des clavecins pour en pincer les cordes. Bref, allez au devant d’une France qui vit bien loin de la culture des métropoles et des grands Festivals (même quand elle les a tout à côté de chez elle) et voyez ce que vous pouvez y apporter et surtout ... y apprendre.
 
  
 
Et bons baisers du Chili, pays de mon collègue et ami Francisco Mañalich, où nous sommes avec Le Délire des Lyres, en espérant que le public ne viendra pas nous poser des questions idiotes sur nos instruments à l’issue des concerts ...
 
Marco Horvat
 
 
 
 
  

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