Ouvrez, ça nous fera un peu d'air !

Il m’était déjà difficile de formuler des vœux l’année dernière : j’ai encore plus de mal à le faire cette année. 2015 a été douloureuse et, en ce mois de janvier qui commence, je ne pourrais vous offrir qu’un optimisme de surface. J’ai donc envie d’essayer autre chose pour 2016.


Pour être parfaitement honnête dans la formulation de ces vœux, il me semble devoir partir du profond désespoir qui me constitue plus qu’il ne me prend, et de ce constat implacable que l’être humain est bien l’animal le plus nuisible vivant sur cette planète, capable – on le sait – des pires abominations : violence, agressivité, flatterie, fausseté, laideur, inconséquence, rigidité, aveuglement, perversité, mesquinerie ...


La liste est longue, interminable en vérité, et chacun peut y ajouter ses propres cauchemars, mais je suis persuadé que toutes ces tares peuvent se résumer à une seule : la stupidité[1]. Cette étrange qualité propre à l’homme – autant que le rire avec lequel elle n’est pas sans entretenir d’étranges relations – nous l’avons tous en nous, et elle ne dépend ni de notre intelligence ni de notre niveau culturel : c’est ailleurs qu’il faut chercher son origine. Tellement « ailleurs », d’ailleurs, qu’il n’est pas facile de la définir et pourtant, son étude approfondie serait probablement la science qui ferait le plus avancer la compréhension de la nature humaine.
En y réfléchissant comme ça, rapidement, quelques heures avant de me lancer dans une nouvelle année de labeur, de paresse, de joies et de peines, il me semble que ce qui caractérise le mieux cette étonnante composante de l’être humain c’est la fermeture au monde extérieur : qu’il s’agisse de la relation avec les autres ou avec la nature.


Cherchez bien et vous verrez : dans chacune des violences faites à la décence ou à l’entendement, il y a une fermeture. Quelque chose en nous se verrouille avant que nous ne commencions à fonctionner en circuit fermé. Un mécanisme de défense, sans doute, qui a probablement sa place dans le grand « Mécano » de Mère Nature, au même titre que bien des mystères inexpliqués.
L’art aussi, d’ailleurs, peut être stupide, particulièrement quand il se regarde le nombril au lieu d’ouvrir des fenêtres sur le monde. Une fenêtre ! voilà bien le mot que je cherchais pour sortir de mon pessimisme "épiphanique". Car c’est bien ce que je compte faire, au bout du compte, vous vous en doutez : la tradition exige qu’on se réjouisse de l’année nouvelle !


Alors me vient l’image de cette belle fenêtre circulaire, ouverte sur un ciel breton toujours changeant, devant laquelle j’ai eu la chance de passer le premier de l’an en fraternelle compagnie. Tant d’autres fenêtres ont éclairé mes pensées et ma vie... La fenêtre ne fait pas seulement passer la lumière à travers un mur aveugle, elle crée aussi un cadre qui, en le limitant, donne ordre et sens au réel.


Ces fenêtres que Brel a chantées, les poètes les ont comparées à nos yeux qui ouvrent – comme chacun sait – sur le cœur. Les fenêtres, quand une pièce en manque, nous n’y tenons pas plus d’une heure, au point que c’est d’elles que l’on prive les prisonniers que l’on veut faire particulièrement souffrir.


À des fenêtres dans le mur inexorable sur lequel se précipite notre société, me font penser les trop rares œuvres de reconstruction entreprises actuellement à travers le monde : le travail de cette sociologue française dont j’ai oublié le nom, qui pense qu’on peut aider des jihadistes à se reconstruire, l’œuvre du couple Salgado pour replanter la Mata Atlantica dans le Minas Gerais, au Brésil...
Comme celui des Salgado donnant vie au mythe inventé par Jean Giono dans « L’homme qui plantait des arbres », notre travail de musiciens-interprètes me semble à la fois simple et essentiel : garder vivante la musique du passé et transmettre un savoir-faire. Apprendre, enseigner, lire, écouter, jouer, transposer, mettre en scène .... de façon à ce qu’il reste toujours, de génération en génération, des femmes et des hommes capables de faire résonner les trésors légués par nos ancêtres.


Nous ne sommes pas là dans la grande exaltation de la création, ni dans une entreprise désespérée de reconstitution, mais dans l’entretien et dans le renouvellement d’une tradition toujours vivante, celle de la musique pratiquée par des êtres humains pour des êtres humains, dans le but d’ouvrir les esprits.


Depuis l’art-de-s’offrir-un-beau-bouquet-de-fleurs-alors-que-les-huissiers-sont-sur-le-point-d’arriver (que ma défunte mère pratiquait à la perfection) jusqu’au chant sublime d’Aruna Sairam, qui a ouvert une fenêtre verticale et définitive dans mon esprit, j’ai toujours vu l’art comme une fenêtre sur le réel, sur un monde plus réel en tout cas que celui de nos aliénantes fermetures quotidiennes.
Voyons donc, en ce mois de janvier encore doux, quelle fenêtre chacun d’entre nous pourrait ouvrir dans le mur d’un bâtiment, d’une société ou d’un esprit trop fermés, et respirons un grand coup avant de démarrer l’année en trombe !


Loges-en-Josas, janvier 2016

[1] j’ai choisi ce mot trop faible pour ne faire insulte ni aux bêtes, ni au con, qui n’y sont pour rien ni les unes ... ni l’autre !


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